La psychose à travers le cas Schreber par Patrick FRASELLE

Publié le 28 Février 2014

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  •  

Table des matières

1. Schreber est un livre

2. Anamnèse : qui est le Président Schreber ?

3. Pourquoi Freud analyse le cas du Président Schreber ?

- L’interprétation

- L’explication

4. Etude clinique

- Histoire de la maladie

- Point de vue psycho-dynamique sur le délire

- LE DELIRE EN TANT QUE TEL (2ème décompensation)

  • Construction, souffrance et bénéfices : éléments d’analyse

- Flechsig est-il envisagé comme un père ?

- Le délire d’être transformé en femme ?

Etude de thèmes

1.) Analité, Pulsion de Mort, Homosexualité, Soumission et Castration

Quelques exemples

2.) Le thème religieux dans le délire : Toute-Puissance

Quelques exemples

3.) Le thème religieux en lien avec le rapport au père dans la sphère de l’analité, de la castration, de l’homosexualité et de la soumission

5. Eléments théoriques

Points essentiels

Relation d’objet et angoisses

Les mécanismes de défense

Les quatre délires

Avons-nous affaire à une Psychose oedipienne ?

6. La fin de Schreber

Annexe 1

Les éléments qui constituent son délire

Annexe 2

A propos de La Structure Psychotique : petit rappel scientifique

Bibliographie

Lexique

  •  

Le Président Schreber : étude de cas

1. Schreber est un livre

L’analyse du cas Schreber, publié par Freud en 1911, a cette particularité qu'elle porte sur un patient que l'analyste n'a jamais rencontré : « Les Mémoires d’un Névropathe » est le titre sous lequel le Président Schreber publie son ouvrage. En 1900, il achève la rédaction des vingt-trois cahiers manuscrits de ses mémoires. Freud utilise ce document pour faire l’analyse du Président Schreber. Ce n’est jamais en tant que patient qu’il est cité mais en tant que texte : le livre de Schreber est important pour la compréhension des psychoses et de leurs liens à la culture. Il est, à ce titre, un exemple. La psychanalyse ne peut se passer d'un effort de compréhension ni de la folie, ni du fait culturel.

2. Anamnèse : qui est le Président Schreber ?

Daniel-Paul de son prénom, est né à Leipzig en 1842 et, il est le fils d’un médecin renommé, Moritz Schreber. Il aurait lui-même présenté un épisode mélancolique dans sa jeunesse et l’on a interprété comme un texte autobiographique les «Confessions d’un ancien délirant ». qu’il a rédigé. Peut-on y voir, comme une espèce « de fil rouge » transgénérationnel ? Le fils, écrivant son délire comme le père...

Ce père fut l'auteur de plusieurs ouvrages traitant de la santé, de la gymnastique ou de l'art d'élever les enfants. Il s'efforça toute sa vie de promouvoir la santé des populations par des méthodes éducatives qui paraissent aujourd'hui très répressives et par la pratique de l'exercice physique. Moritz Schreber a souffert de maux de têtes responsables de son isolement et de la réduction de ses activités. Il est décédé après un traumatisme crânien.

Daniel-Paul est le troisième d'une fratrie de cinq enfants parmi lesquels son frère aîné se suicida à l'âge de trente-huit ans. Les diagnostics portés sur les causes de cette mort hésitent entre une paralysie générale, une psychose évolutive ou un accès mélancolique. Daniel-Paul Schreber avec carrière dans la magistrature présente un premier accès morbide, peu après une candidature infructueuse aux élections législatives.

Cet épisode, qualifié d'hypocondrie grave avec tentative de suicide, nécessita son hospitalisation. Il fit, en cette circonstance, la connaissance du professeur Flechsig qui devait le soigner et tenir, dans son délire, la place que l'on va voir. Au cours de cet épisode rien ne   « touchant au domaine du surnaturel » ne se produisit, lit-on dans les "Mémoires". Mort en 1910, Daniel Paul Schreber s'était fait connaître par sa brillante carrière de juriste et son implication sur la scène politique. Président de la Cour d'appel de Saxe puis de Dresde, Schreber commença dès 1884 à présenter des troubles mentaux qui forcèrent quelques années plus tard sa mise sous tutelle et son internement. Homme brillant et organisé, il rédigea et publia en 1903 son livre monumental, Les mémoires d'un névropathe, dans le but d'obtenir sa remise en liberté, ce que le tribunal finit par lui accorder. C'est sur la base de cette autobiographie publiée par le malade lui-même que Freud rédigea le texte qui devint un grand classique de la littérature psychanalytique.

Le livre de Schreber raconte dans le détail le monde délirant dans lequel il vit et la mission qui lui est impartie de créer une nouvelle race d'homme après la destruction du monde « qui s'est produite ». Pour ce faire, Schreber doit être transformé en femme avant d'être engrossé par Dieu. Tout son délire est exposé dans le livre et repris en partie dans le texte de Freud. Huit ans après le premier accès morbide, au lendemain d'une promotion dans la magistrature, survint le deuxième épisode qui prit la forme du délire hallucinatoire. Les thèmes délirants ont évolués au cours de l'affection : dans un premier temps ils consistent en une persécution sexuelle sous l'instigation de Flechsig. Dans un deuxième temps, son corps devient le lieu de jouissance de Dieu. Le texte de Freud a suscité depuis sa publication de nombreux commentaires.

L'accent qu'il porte sur l'homosexualité a été souvent dénoncé au profit du rôle de la mère. Cette fresque délirante trouve son inspiration dans les perceptions hallucinatoires que l'auteur s'est toujours refusé de considérer comme telles et qu'il tient pour l'effet de miracles divins. Freud nous dit p. 265 : « Ni les écrits du malade, ni les expertises des médecin qui y sont adjointes ne donnent de renseignements suffisants sur les antécédents personnels ou sur les circonstances de la vie du malade. » Schreber obtint la levée de son internement et entreprit la rédaction de ses mémoires afin de faire connaître au monde la mission qui lui était assignée par Dieu et qu'il énonce ainsi : « Faire le salut du monde et rendre à l'humanité sa félicité perdue. » Il mourut étant interné pour un nouvel accès de démence.

3. Pourquoi Freud analyse le cas du Président Schreber

C’est Jung qui présente à Freud le cas fort intéressant du Président Schreber. On peut se demander pourquoi Freud se penche sur ce cas de paranoïa, car à cette époque la psychanalyse ne s’occupait pas particulièrement des psychoses. En effet, Freud écrit :

« L’investigation analytique de la paranoïa présente, pour les analystes des difficultés particulières parce que la possibilité d’un succès thérapeutique est la condition du traitement ». Le livre de Schreber est, pour Freud, l’occasion d’entrevoir plus profondément la structure de la paranoïa. Il ajoute : « L’investigation psychanalytique de la paranoïa serait d’ailleurs impossible si ces malades n’offraient pas la particularité de trahir justement, certes sur un mode déformé, ce que d’autres névrosés gardent secret. Mais comme on ne peut contraindre les paranoïaques à surmonter leurs résistances intérieures et qu’ils ne disent en outre, que ce qu’ils veulent bien dire, il s’ensuit que dans cette affection un mémoire rédigé par le malade ou bien une auto-observation imprimée peut remplacer la connaissance personnelle du malade. C’est pour cela que je trouve légitime de rattacher des interprétations analytiques à l’histoire de la maladie d’un paranoïaque que je n’ai jamais vu, mais qui a écrit et publié lui-même son cas… De plus Schreber est un homme d’un niveau intellectuel si élevé, possédant une acuité d’esprit et un don d’observation peu ordinaires. »

Il ne craindra pas, dans une de ses conférences d’Introduction à la psychanalyse, de prendre les paranoïaques pour gagnants d’authenticité : « Ce que ces malades nous racontent concernant leurs traductions de symboles et leur fantaisies coïncide avec les résultats que nous ont fournis nos recherches sur l’inconscient dans les névroses de transfert et corrobore ainsi l’exactitude objective de nos interprétations si souvent mises en doute ».

Daniel Paul Schreber termine ses Mémoires en son chapitre XXII par cette certitude :              « La reconnaissance de fait, par le reste des hommes – quoi qu’il en soit de mes prétendues idées délirantes – que dans mon cas on a de toute façon affaire à un malade d’une trempe peu ordinaire, ne pourra plus avec le temps être esquivée ». Et c’est en effet ce qui se passe : Au départ de l’étude mémorable de Freud (en 1911), le cas Schreber n’a pas cessé de susciter les commentaires, les interprétations, les réflexions critiques et même les passions. Ni la psychiatrie, ni la psychanalyse, freudienne, lacanienne ou autre, n’en ont épuisé à ce jour les enseignements. (cf. « Schreber revisité », Colloque de Cerisy, UCL 1993).

L’approche de Freud de la psychose de Schreber

Dans son commentaire Freud distingue nettement deux moments : l’interprétation et l’explication.

  • L’interprétation

Il définit avec précision ce qu’il entend par interprétation : « (…) pénétrer le sens de cette histoire d’un malade paranoïde et… y découvrir les complexes et les forces instinctives de la vie psychique à nous connus. »

Et Freud illustre immédiatement son procédé d’interprétation :

  • Lorsque Schreber donne un exemple, Freud conclu qu’il s’agit de la chose elle-même.
  • Lorsqu’il nie une analogie qui lui vient à l’esprit, on supprime la négation.
  • A certains éléments du délire, Freud donnera un sens symbolique, lorsqu’il peut s’appuyer sur une locution métaphorique existant dans le langage populaire ; ainsi nous verrons plus loin, que l’on peut comprendre que les oiseaux miraculés de Schreber sont des jeunes filles.

Nous l’avons vu dans notre cours sur l’Œdipe : le psychotique vit et exprime son inconscient.

Dès le départ Freud fixe la technique et le but de l’interprétation : « (…) suivre notre technique psychanalytique habituelle… et trouver la traduction du mode d’expression paranoïde en le mode d’expression normal. »

Freud commence donc son étude par une décision d’une extrême importance : que les représentations, « les pensées », les rêves et les complexes sont les mêmes dans les névroses, dans les rêves, dans les psychoses et dans le psychisme normal. Ainsi l’interprétation analytique ne suivra pas Schreber qui explique sa haine de Flechsig comme la conséquence de la persécution que celui-ci ferait subir à son patient ; on inversera la séquence. De même la logique religieuse qui veut que Schreber accepte la castration exigée par sa mission rédemptrice nous indique que la castration est première. On se demande néanmoins si l’interprétation telle qu’elle est énoncée ici ne conduit pas à effacer les différences structurales entre le normal et le pathologique, entre la psychose, la névrose et le rêve. Est-ce dès le départ ce que Freud a en tête qu’il faudra retrouver dans le délire de Schreber le complexe d’Œdipe tel qu’il l’a conçu ?

  • L’explication

C’est peut-être confronté au délire que Freud éprouve la nécessité de distinguer nettement l’interprétation et l’explication par les mécanismes, c'est-à-dire les opérations automatiques et inconscientes par lesquels le psychotique traite les contenus contre lesquels il se défend. Il lui importe de montrer que la psychose, elle aussi, est fondamentalement un système de défense contre le traumatisme causé par les pulsions sexuelles. Dans le cas de Schreber le complexe majeur contre lequel il se défend est l’homosexualité ; et les mécanismes qu’il cite sont la projection et le refoulement. Dans cette optique, le thème de la fin du monde est au moins aussi important que celui de la persécution. Ce délire, poursuit Freud, doit être la projection d’une catastrophe interne, et celle-ci ne peut qu’être l’énigmatique désinvestissement libidinal du monde. Sous l’éclairage du refoulement Freud poursuit son analyse : « Ce qui s’impose bruyamment à notre attention, c’est le processus de guérison, qui défait à rebours le refoulement et qui conduit à nouveau la libido vers les personnes qu’elle avait abandonnées. Dans la paranoïa ce processus s’accomplit au moyen de la projection. Il n’était pas exact de dire que la sensation intérieurement réprimée fut projetée au dehors ; ce que nous voyons être plutôt le cas, c’est que ce qui est intérieurement suspendu revient du dehors. ». Suspendu est entendu ici comme on dit qu’on suspend son abonnement à un journal.

« Ce qui a été intérieurement suspendu revient du dehors » ; la formule de Freud, forgée comme précision descriptive du délire de la fin du monde, s’avère admirablement condenser la dynamique de ce fragment de délire et même de la psychose. Les sensations corporelles libidinales de nature auto-érotiques (au sens psychanalytique du terme) sont plus que refoulées, mais rejetées hors du moi, et, non moins insistantes pour autant, elles reviennent sur le moi comme des tortures et des mises à mort. Le corps libidinal entraîne avec lui l’univers entier dans le néant. Mais le monde désinvesti par le rejet du corps libidinal revient à l’ego, divinement transfiguré. Le délire paranoïaque de persécution envers Flechsig n’est sûrement pas le moment qui déclenche et explique l’immense construction délirante. Flechsig n’est qu’un élément où se condense la problématique psychotique fondamentale de Schreber. En réfléchissant sur cet exemple on peut se demander si la paranoïa n’est pas la focalisation de la dynamique schizophrène sur un objet d’identification sur lequel on spécule. Après avoir clivé l’objet, la partie « mauvaise » est rejetée sur un objet externe qui devient persécuteur. De la sorte le paranoïaque se sauve des ruptures plus radicales qui le travaillent. La paranoïa pourrait être considérée comme la tentative plus ou moins réussie pour surmonter la crise schizophrénique.

Freud énonce le délire comme une tentative de guérison : tout à la fois expression de la maladie en action et de l’effort d’auto-guérison.

4. Etude clinique

L’investigation analytique de la paranoïa présente, pour les analystes des difficultés particulières parce que la possibilité d’un succès thérapeutique est la condition du traitement. Page 265, Schreber cité, dit : " J’ai souffert deux fois de maladies nerveuses, à la suite d’un surmenage intellectuel ; la première (alors que j’étais président du tribunal de première instance, à Chemnitz), à l’occasion d’une candidature (échouée) au Reichstag ; la seconde, à la suite du travail écrasant et extraordinaire que je dus fournir en entrant dans mes nouvelles fonctions de président de la Cour d'Appel de Dresde. "

La première maladie se déclara à l’automne de 1884 et, à la fin de 1885, avait complètement guéri. Fleschig, dans la clinique duquel, le malade passa alors six mois, qualifia cet état d’hypocondrie grave. La deuxième maladie débuta fin octobre 1893 par une insomnie des plus pénibles, ce qui amena le malade à entrer de nouveau à la clinique de Fleschig. Mais là son état empira bientôt gravement. Au mois de juin 1893, on avait annoncé à Schreber sa prochaine nomination à la Cour d’Appel ; dès lors, il rêve à plusieurs reprises qu’il est à nouveau atteint de ces troubles nerveux. Un matin, il lui vint  «  l’idée que ce serait très beau d’être une femme qui subit l’accouplement. » Il se plaint de « ramollissement du cerveau, dit qu’il va bientôt mourir, etc. » Il est atteint aussi d’hyperesthésie, grande sensibilité à la lumière et au bruit. Ensuite, ses troubles vinrent à dominer toute sa manière d’être et de penser. Il se croyait mort et décomposé, pensait avoir la peste, supposait que son corps était l’objet de toutes sortes de manipulations répugnantes et il eut à souffrir, comme il le déclare encore à présent, de choses plus épouvantables qu’on ne le peut imaginer, et tout cela pour une cause sacrée. Peu à peu, les idées délirantes prennent un caractère mystique, religieux, il était en rapport direct avec Dieu, le diable se jouait de lui, il voyait des « apparitions miraculeuses », entendait de la « sainte musique », et en vint enfin à croire qu’il habitait un autre monde. Ajoutons qu’il injuriait diverses personnes qui, d’après lui, le persécutaient et lui portaient préjudice, en particulier son ancien médecin, Fleschig, qu’il appelait « assassins d’âmes », et il lui arrivait de crier un nombre incalculable de fois « petit Fleschig », en accentuant fortement le premier de ces mots. Entre les deux épisodes, les années s'écoulent, décrites comme heureuses malgré la déception de n'avoir pas d'enfant. Schreber n'est pas père, mais il est nommé Président. Cette promotion exceptionnelle le place dans un statut difficile à assumer : par leur âge et leur expérience, ses collègues s'imposent à lui comme des modèles. Les membres de son conseil avaient, dit-il, vingt ans de plus que lui. Il y aurait là une inversion des rôles et de l'ordre des générations. L’idée de transformation sexuelle paraît en rapport avec la nécessité vitale, mais inconsciente d'altérer l'inacceptable et dangereuse ressemblance au modèle paternel ; il se disait donc promis à subir l'émasculation. En fait, dans son délire, il oscillera toujours entre la rivalité et la soumission.  Le jugement qui rendit la liberté à Schreber contient le résumé de son système délirant dans le passage suivant : « Il se considérait comme appelé à faire le salut du monde et à lui rendre la félicité perdue.  C’est le point culminant de son délire. Dans les Cinq Psychanalyses Freud écrit : "Nous nous retrouvons... dans le cas de Schreber sur le terrain familier du complexe paternel. Si la lutte contre Fleschig finit par se dévoiler, aux yeux de Schreber, comme étant un confit avec Dieu, c'est que nous devons traduire ce dernier combat par un conflit avec le Père... Mais Freud rajoute en note, que le fantasme de désir féminin de Schreber, son désir d'être aimé du père comme une femme et d'en recevoir non pas un enfant mais des milliers d'enfants, tels qu'il pourrait en repeupler la terre entière.

 

 

b) Point de vue psycho-dynamique sur le délire

 

Le délire, après sa nomination à la présidence de la Cour d’appel, évolua progressivement sous la forme d’un « délire hallucinatoire » multiforme pour culminer dans un délire paranoïaque systématisé, à partir duquel, selon l’un de ses médecins, « sa personnalité s’était réédifiée » et il avait pu se montrer à la hauteur des tâches de la vie. L’hypothèse de départ de Freud était qu’il pouvait aborder ces manifestations psychiques à la lumière des connaissances des psychonévroses acquises par la psychanalyse à cette époque. Ainsi, dans les rapports que, dans son délire, Schreber entretient avec Dieu, il retrouve, transposé, le terrain familier du « complexe paternel » (pour rappel, son père était un médecin éminent) mais avec des enjeux bien plus considérables que dans la névrose, la menace de castration s’apparentant à une menace vitale de destruction du moi. Le délire apparaissant dès lors comme un moyen pour le paranoïaque d’assurer la cohésion de son moi en même temps qu’il rebâtit l’univers. Pour Freud, Schreber a du construire un délire de persécution pour se défendre du fantasme de désir homosexuel. Ce fantasme ne deviendrait cause de psychose que parce qu’il y aurait, dans la paranoïa, un point de fragilité qui se trouverait « quelque part aux strates de l’autoérotisme, du narcissisme et de l’homosexualité ». Son point de vue sera précisé en 1914 lorsqu’il distinguera plus nettement la libido d’objet et la libido narcissique, du côté de laquelle il situera la psychose dans son ensemble. Chez les schizophrènes comme chez les paranoïaques, il suppose une disparition de la libido d’objet au profit de l’investissement du moi et le délire aurait pour fonction secondaire de tenter de ramener la libido à l’objet.

LE DELIRE EN TANT QUE TEL (2ème décompensation)

- Construction, souffrance et bénéfices- : éléments d’analyse

Lors de sa seconde décompensation, Schreber pense que Flechsig veut avoir des rapports sexuels avec lui (→angoisse) et ce, dans le mois précédant sa nomination, au moment il accède à un poste d’autorité majeure (cela ravive son « envie » et son incapacité vis-à-vis de son père).

Le motif déclencheur du délire est alors le conflit interne entre ce désir homosexuel pour Flechsig et l’effort pour le refouler.

Flechsig est-il envisagé comme un père ?

Son père était quelqu’un de reconnu, d’admiré, une sommité de l’époque.

On peut envisager la relation angoissante vis-à-vis de ce père.

Pour se faire accepter de ce père, Schreber, consciemment, s’est marié, a fait des études, a fait « carrière » jusqu’à… sa seconde « crise » (au niveau inconscient, cela demeurait bien plus conflictuel).

Tout comme vis-à-vis de son père, Schreber éprouvait vis-à-vis de Flechsig des sentiments d’admiration et d’hostilité : Flechsig l’a soigné, l’a guéri ; il était en pouvoir de le « castrer », sa femme l’admirait.

Le délire d’être transformé en femme ?

L’émasculation : il doit perdre sa « virilité » pour ne pas rentrer en conflit avec son père. En devenant femme, il évite la rage du père tout en s’en sentant proche. Ses désirs homosexuels, il les sublime en en devenant « la source, la genèse » d’une nouvelle génération d’humains (ce délire s’articule aussi avec le contexte idéologique de l’époque : Nietzche, Bismarck…). Il peut aussi réaliser le désir de sa famille de donner naissance à une  « grande lignée » : le délire se fixe ainsi. Dans ce délire, il devient quelqu’un de puissant (il génère une nouvelle race). Il arrive à résoudre des conflits à travers le délire, délire officiant comme mécanisme de défense par rapport à une angoisse massive due au conflit non résolu avec son père.

c) Etude de thèmes

Au regard tant de la complexité, que de la densité, autant que de l’intrication du délire de Schreber, nous nous sommes attaché à cibler deux thématiques principales, à savoir :

1.) Analité, Pulsion de Mort, Homosexualité, Soumission et Castration

Quelques exemples

P. 266 Schreber dit : « Ces années ne furent assombries, à plusieurs reprises, que par la déception renouvelée de ne pas avoir des enfants. » Castration.

P. 266 « Il est sujet à des troubles cénesthésiques (Impression générale d’aise ou de malaise résultant d’un ensemble de sensations internes non spécifique.), il se croyait mort et décomposé, pensait avoir la peste, supposait que son corps était l’objet de toutes sortes de répugnantes manipulations et il eut à souffrir, comme il le déclare encore à présent, de choses plus épouvantables qu’on ne le peut imaginer, et tout cela pour une cause sacrée. » Analité, Pulsion de Mort, Soumission en lien avec le thème Religieux.

P. 266 « Les sensations morbides accaparaient à tel point le malade qu’il restait assis des heures entières complètement rigide et immobile, dans une stupeur hallucinatoire. » Ces manifestations le tourmentaient au point de lui faire souhaiter la mort et il tenta plusieurs fois de se noyer dans sa baignoire. Peu à peu, les idées délirantes prirent un caractère mystique et religieux. » Pulsion de Mort.

P. 271 « Que mon corps, dis-je, changé en corps de femme, soit alors livré à cet être humain (c’est rien d’autre que Fleschig qui devait perpétrer ces abus) en vue d’abus sexuels et ensuite « laissé en plan », c’est-à-dire, sans aucun doute abandonné à la putréfaction. » Pulsion de Mort, Soumission et Analité.

P. 276 Dieu soulève, chez Schreber, une indignation particulière par son comportement en ce qui concerne le besoin d’évacuer ou de chier. Schreber, cité par Freud, dit : « Comme tout ce qui concerne mon corps, le besoin d’ évacuer les matières est en effet provoqué par des miracles. Cela a lieu comme suit : les matières sont poussées en avant, parfois aussi en arrière, dans l’intestin, et lorsqu’il n’en reste plus assez --- l’évacuation étant achevée --- l’orifice anal est barbouillé avec le peu qui demeure du contenu intestinal. Il s’agit ici d’un miracle du Dieu supérieur, miracle qui se répète au moins, plusieurs douzaine de fois par jour. A ceci se rattache une idée, presque inconcevable pour l’homme, idée découlant de l’incompréhension totale qu’à Dieu de l’homme vivant en tant qu’organisme, que « chier » est pour ainsi dire la chose ultime, c’est-à-dire que, en miraculant le besoin de chier, l’objectif de la destruction de la raison est atteint et donnée la possibilité d’une retraite définitive des rayons divins. Ainsi qu’il me paraît, il faut, pour comprendre à fond l’origine de cette idée, songer à l’existence d’un malentendu relatif à la signification symbolique de l’acte de l’évacuation des matières : celui qui est parvenu à se mettre en un rapport semblable au mien avec les rayons divins à pour ainsi dire le droit de chier sur le monde entier. Analité, obsession du brassage anal, homosexualité, toute puissance et destructivité.

P. 302 « La menace la plus redoutée que puisse faire le père : la castration, a elle-même fourni la matière du fantasme de désir de la transformation en femme, fantasme d’abord combattu et ensuite accepté. » Cet évitement de la castration par l’acceptation de la « féminité » serait une espèce de castration anti-castration…

2.) Le thème religieux dans le délire Toute-Puissance

Quelques exemples

P. 268 « Il se considérait comme appelé à faire le salut du monde et à lui rendre la félicité perdue. »

P. 266 « Des nerfs, excités comme le furent les siens pendant longtemps, auraient en effet, justement la faculté d’exercer sur Dieu une attraction. »

P. 269 « Il serait lui-même --- il en est sûr --- l’objet exclusif de miracles divins et partant, l’homme le plus extraordinaire ayant jamais vécu sur terre. »

P. 269 « Il a le sentiment qu’une masse de « nerfs femelles » lui a déjà passé dans le corps, nerfs dont la fécondation divine immédiate engendrera de nouveaux humains. »

P. 269 « En attendant, non seulement le soleil lui parle, mais encore les arbres et les oiseaux qui sont quelque chose comme « des vestiges miraculés d’anciennes âmes humaines. »

P. 269 Dans les premières années de sa maladie, certains organes de son corps avaient été détruits au point que de telles destructions auraient infailliblement tué tout autre homme. Il a longtemps vécu sans estomac, sans intestins, pr<strong>esque sans poumons, l’œsophage déchiré, sans vessieg> (intéressant de constater que ce sont les organes de l’analité : rétention-expulsion et miction !), les côtes broyées ; il avait parfois mangé en partie son propre larynx (auto-dévoration sadique anale et auto-narcissique), et ainsi de suite. Mais des miracles divins (les « rayons ») avaient toujours à nouveau régénéré ce qui avait été détruit, et c’est pourquoi, tant qu’il restera homme, il restera immortel.

P. 270 « L’expertise médicale souligne le rôle de rédempteur et la transformation en femme. »

P 302, il a enfin la compulsion à penser à laquelle le malade se soumet, parce qu’il suppose que, s’il cessait un seul instant de penser, Dieu croirait qu’il est devenu idiot et « se retirerait de lui ».

3.) Le thème religieux en lien avec le rapport au père dans la sphère de l’analité, de la castration, de l’homosexualité et de la soumission

Dieu, le Père ou Dieu-le-Père, ou son père qui est un Dieu incarnent le clivage du bon père et du mauvais père. Dieu se trouvant être la prolongation de ses transferts sur Fleschig (d’abord positif, ensuite négatif). Quelquefois il est soumis à Dieu car il désire être engrossé par Dieu, en tant que femme, pour éviter la castration autant que pour éviter la confrontation au père en tant qu’homme ; aussi en tant que Père du père quand il est nommé président à la Cour d’Appel et, devenant ainsi, le détenteur de la Loi… qu’il pourrait agir sur son propre père. Mais aussi avec lequel il ne peut rentrer en rivalité structurante. Ce poste est « émotionnellement trop fort » pour lui. Il déclenche (ou réactive) le délire. Comme « il exerce sur Dieu une attraction, il devient « Tout-Puissant » et « immortel ». Ces accès à l’analité ainsi qu’à la pulsion de mort sont mises en lien avec le fait qu’il dit que son sacrifice (engrossé par Dieu, soumis et en proie à la putréfaction) est « pour une cause sacrée. » Ces éléments de soumission anale, homosexuelle cerné par la pulsion de mort, pourrait faire penser à une régression maternelle (la mort, complexe maternel négatif, matrice inanimée, avec l’absence de tension) qui l’empêche ainsi de « jouer » la rivalité avec un père tout en distillant la haine du psychotique contre une mère trop proche et étouffante puisqu’elle le mènerait à une mort réelle (tentatives de suicide ) ou bien à la castration.

 

5. Eléments théoriques

Points essentiels

Le cas Schreber reste le modèle d’interprétation psychanalytique de la paranoïa. Freud emploie aussi bien « paranoïa » que « dementia paranoïdes » ou « paraphrénie » (psychose délirante chronique à mécanismes surtout hallucinatoire et imaginatif) pour parler de ce cas. Mais l’histoire de Schreber n’évoque pas uniquement la paranoïa puisqu’on y trouve aussi des manifestations dépressives. Freud bien que définissant l’origine de la paranoïa comme antérieure à celle de la névrose, applique le modèle issu de cette dernière à la paranoïa : il évoque le refoulement, le retour du refoulé, l’étiologie sexuelle… Pour nombre de ses successeurs, il y a une différence radicale entre psychose et névrose. Ce texte représente une contribution considérable à l’analyse d’un délire. La paranoïa serait un mode de défense contre un désir homosexuel, exprimé par Screber sous la forme d’un rêve, apparu avant l’éclosion du délire, d’être une femme « subissant » l’accouplement. Ce désir est évidemment inconciliable avec les idéaux du patient : chez Schreber, la relation d’admiration et de gratitude établie avec Flechsig a sans doute réveillé un désir profondément enfoui et inacceptable (pour son père). Il y aurait une fixation à un stade narcissique (narcissisme primaire) où le sujet choisit de s’investir lui-même ou un objet identique à lui (c’est à dire où l’autre est considéré comme un complément ou un prolongement de lui-même). Ce stade est antérieur à l’Œdipe. La projection joue un rôle essentiel dans la constitution du délire : « Ce qui a été aboli (au-dedans) revient du dehors » : comme il ne peut supporter sa propre hostilité et ce qu’il ressent par rapport à ses expériences de frustration, le paranoïaque les projette à l’extérieur.

A. FIXATION

La paranoïa renvoie à une régression, à un point de fixation se situant au stade anal (2ème année), stade où le bébé se confronte à la question du contrôle des sphincters que l’environnement familial lui demande… Le mode de structuration paranoïaque constitue une position de repli devant un échec pour intégrer les apports du 2ème sous-stade anal (rétentif) : l’évolution pulsionnelle n’a jamais dépassé le primat de l’économie anale d’expulsion. Parmi les structures psychotiques, la structure paranoïaque occupe la position la moins régressive de l’évolution libidinale.

B. RELATION D’OBJET ET ANGOISSES

1° Début de distinction soi/autre

Dans la paranoïa, la distinction entre le dedans (qu’il faut contrôler) et le dehors (dont il faut se protéger), entre le soi et le non-soi, commence à être bien établie. Le paranoïaque tente de contrôler l’autre de façon omnipotente pour éviter son attaque ou son intrusion (contrôle anal). L’autre perçu comme un « double », souvent idéalisé ou persécuteur (p.e. Flechsig). Dans tous les cas, le paranoïaque reste dans une dépendance agressive à l’égard de l’objet et à un idéal narcissique (Moi-idéal : idéal de toute-puissance forgé sur le modèle du narcissisme infantile) tyrannique et inadapté à la réalité.

2° Achoppement de la fonction pare-excitative du Moi et angoisses d’intrusion

Parmi les fonctions du Moi-peau (Anzieu, 1985), la fonction de protection (pare-excitations) achoppe : la personne se sent en danger par rapport au monde extérieur toujours potentiellement hostile, elle éprouve des angoisses d’intrusion ou de morcellement. Ces angoisses renverraient en partie aux fixations au premier sous-stade anal, dans lequel la fermeture et la maîtrise du sphincter ne sont pas encore totalement assurées.

3° L’autre n’est plus tout à fait un prolongement du corps du patient, mais pas encore tout à fait comme un objet externe. Le mode d’investissement est alors une fausse triangulation dans laquelle les échanges sont organisés autour d’une structure triadique : le sujet, un objet clivé idéalisé et la partie persécutrice de l’objet clivé triadique.

C. LES MECANISMES DE DEFENSE

1° Clivage des objets et clivage du Moi

Dans la paranoïa, le moi et le monde externe sont en cours de différenciation (et non dans l’indifférenciation comme dans la schizophrénie). Pour maintenir certains objets non affectés par l’imperfection et l’hostilité, et donc par la douleur que cela entraîne, les objets externes sont investis de façon clivée : soit de façon idéalisée (et rendus parfaits) soit de façon persécutive (appréhendés comme de mauvais objets). Cet investissement clivé des objets est à l’image du moi qui lui-même est clivé permettant à la personne de maintenir des espaces de sa vie psychique encore envahis par son hostilité et préserver des objets (des personnes) encore idéalisés. Le délire paranoïaque est fortement structuré mais bi-partitionné (clivé) comme le Moi : avec une partie de l’univers qui lui fait ou lui veut du bien (partie idéalisée) et une partie du monde qui lui fait du mal (partie persécutive).

2° La projection

Ainsi, le clivage ne suffisant pas à gérer la tension à laquelle le Moi est confronté, un autre mécanisme serait utilisé de façon massive : la projection. Mais ces projections font retour sous forme persécutive, le sujet interprétant les perceptions ou les événements en y projetant ses états internes et ses fantasmes. La projection et le retour de projection donne naissance au mécanisme interprétatif « pour donner sens ». Mais les auteurs ne sont pas d’accord sur ce qui est projeté. Pour Freud, ce sont les mouvements de désirs inavouables ; pour Klein, la haine. Dans les 2 cas, il s’agit des tensions liées à des affects et mouvements pulsionnels intolérables.

3° L’idéalisation narcissique

Ce qu’il projette devant lui comme son idéal est le substitut du narcissisme perdu de son enfance ; en ce temps-là, il était lui-même « son propre idéal » (Freud, 1914). Le moi idéal « en possession de toutes les perfections » comme le Moi infantile est l’instance archaïque sur laquelle est déplacé le narcissisme de l’individu. L’objet y est complètement idéalisé ; il n’y a en lui de place que pour le bon, la satisfaction et le plaisir. Il n’y a aucun espace pour la frustration et pour l’ambivalence. Mais les objets idéalisés pourront, par retournement, devenir des objets persécuteurs.

Les quatre délires

Freud nous propose ici un système d’interprétation permettant d’envisager le délire autrement, comme un outil. Il nous dit « qu’il est curieux de voir que les principales formes connues de la paranoïa puissent toutes se ramener à des façons diverses de contredire une proposition unique : « Moi (un homme) je l’aime (lui, un homme) ».

Le rejet de ce sentiment « Je l’aime (lui, un homme). » transforme cette proposition:

  • En délire de persécution, quand c’est le verbe qui est nié. « Je l’aime (lui, un homme) » devient « je le hais ». Mais le mécanisme de la formation des symptômes dans la paranoïa exige que les sentiments, les perceptions internes, soient remplacés par une perception venant de l’extérieur. « Je le hais » se transforme, grâce à la projection, en « il me hait », ce qui alors justifie la haine que je lui porte.
  • En érotomanie, quand c’est le complément qui est nié. « Je l’aime (lui, un homme) » devient « je l’aime elle ». Mais en vertu du même besoin de projection, cela se transforme en « elle m’aime », ce qui peut justifier l’amour que je lui porte.
  • En délire de jalousie, quand c’est le sujet qui est nié. « Je l’aime (lui, cet homme) » devient « elle l’aime (lui, cet homme) », ce qui justifie ma jalousie. La déformation de la projection n’a pas à entrer en jeu ici, car le changement dans la qualité de la personne suffit à projeter le processus entier hors du moi.
  • En délire des grandeurs (ou mégalomanie), quand c’est la proposition toute entière qui est niée. « Je l’aime (lui, un homme) » devient « je n’aime pas du tout et personne ». Or, comme il faut bien que la libido se porte quelque part, cette proposition équivaut donc à la suivante « Je n’aime que moi ».

Avons-nous affaire à une Psychose oedipienne ?

Dès le départ Freud fixe la technique et le but de l’interprétation : « (…) suivre notre technique psychanalytique habituelle… et trouver la traduction du mode d’expression paranoïde en le mode d’expression normal. » Freud commence donc son étude par une décision d’une extrême importance : que les représentations, « les pensées », les rêves et les complexes sont les mêmes dans les névroses, dans les rêves, dans les psychoses et dans le psychisme normal. Ainsi l’interprétation analytique ne suivra pas Schreber qui explique sa haine de Flechsig comme la conséquence de la persécution que celui-ci ferait subir à son patient ; on inversera la séquence. De même la logique religieuse qui veut que Schreber accepte la castration exigée par sa mission rédemptrice nous indique que la castration est première. On se demande néanmoins si l’interprétation telle qu’elle est énoncée ici ne conduit pas à effacer les différences structurales entre le normal et le pathologique, entre la psychose, la névrose et le rêve. Est-ce donc dès le départ ce que Freud a en tête qu’il faudra retrouver dans le délire de Schreber le complexe d’Œdipe tel qu’il l’a conçu ?

Dans l’ouvrage de Freud, le fantasme de grossesse est décrit d'emblée dans une référence à l'Oedipe, à cette forme d'Oedipe que Freud appelle Oedipe inversé et qui est caractérisé par le fait que c'est à la mère que l'enfant s'identifie, en tant qu'elle est objet de haine, tandis que se maintient le lien au père en tant qu'objet d'amour. Freud maintient donc l'existence de ce complexe nucléaire œdipien au cœur de la psychose mais souligne alors que rien ne permet de différencier la névrose de la psychose puisque ce complexe nucléaire leur est commun.

Il ne peut donc rendre compte des raisons pour lesquelles cet amour pour le père et ce désir d'avoir un enfant de lui, se manifeste dans un délire au lieu de se manifester dans un symptôme.

La mise en lien des deux thèmes repris plus haut dégagent la métaphore paternelle, l’oedipe inversé, le conflit résultant du désir du meurtre du père, balancé par le désir de soumission à ce dernier. Fleschig, par transfert, prenant le rôle de ce père ; ensuite, relayé par Dieu lui-même. Nous avons cité des passages caractéristiques pour bien illustrer l’intensité du délire de Schreber ; autant que sa faculté à se décrire lui-même avec une précision toute analytique autant qu’obsessionnelle. Si la trame oedipienne classique est facilement mise en évidence dans une lecture psychanalytique, on voit que Schreber nous en dit plus sur les mécanismes intimes de sa psychose, sur sa logique et aussi sur ses symptômes. C'est en effet avec des symptômes d'hypocondrie que ce grand paranoïaque décrit pour la première fois son fantasme de procréation. Schreber dit : « Quelque chose d'analogue à la conception de Jésus-Christ par une vierge immaculée, c'est à dire par une vierge qui n'a jamais couché avec un homme s'est produit dans mon propre corps. A deux reprises différentes déjà (cela au temps où je séjournais encore à la clinique de Fleschig) j'ai possédé des organes génitaux féminins quoique imparfaitement développés, et j'ai ressenti dans mon corps des tressautements comme ceux qui correspondent aux premières manifestations vitales de l'embryon humain : des nerfs de Dieu correspondant à la semence masculine avaient été projetés dans mon corps par un miracle divin ; une fécondation s'était ainsi produite. » Ce fantasme de grossesse par identification à la Vierge-Marie, subit d'autres transformations, dans le fil de son délire puisque d'autres grands mythes sont également évoqués par Schreber, celui de Noé, celui de Deucalion et de Pyrrha, et aussi celui de Rhéa Sylvia, celle qui avec l'aide du dieu Mars avait mis au monde les deux jumeaux Rémus et Romulus, fondateurs de Rome. Toutes les possibilités de mise au monde d'un enfant par un homme ou par une femme sont fantasmatiquement évoquées.

Le conflit névrotique est la tentative de l’auto-guérison; vu, que normalement, le père est absent dans la psychose et l’est trop dans la névrose, le parallèle est intéressant car on décèle dans le cas Schreber comme une espèce de psychose oedipienne avec cette présence obsessionnelle, anale au père….

Les avancées théoriques de Freud sur la libido infantile lui font porter le point faible des paranoïaques sur la fixation au stade de l'autoérotisme, du narcissisrong>me et de l'homosexualité, étape obligée de toute construction libidinale où l'enfant prend pour objet d'amour le détenteur d'organes génitaux semblables aux siens, car il s'est d'abord aimé lui-même avec ses propres organes génitaux. Freud ajoute qu'il en est exactement de même dans la schizophrénie : les psychosés ont une libido essentiellement tournée sur le corps propre. « Cette coïncidence nous autorise, à souligner la nature oedipienne du problème (oedipe = compétition avec le père.) Les deux événements en cause (les deux crises ou décompensations) sont, en effet, de nature à modifier la position d'une personne dans le "segment social" où elle vit. En fait, la nomination à la présidence d'une Cour d'appel le place dans une situation d'autorité comparable à celle d'un père vis-à-vis de son enfant. Elle lui réserve même, virtuellement, une autorité sur son propre père.

Le soleil : il identifie le soleil directement à Dieu, tantôt au dieu inférieur ; tantôt au dieu supérieur. Le soleil étant un symbole sublimé du père

La rivalité impose la transformation des relations avec le père au profit d'un statut d'égalité qui met fin à une certaine dépendance soumise.

Il rentre en rivalité et est jaloux de Fleschig car sa femme (celle de Schreber) possède chez eux une photo de Fleschig sur un meuble car « elle est contente qu’il a guéri son cher mari lors du premier délire ». N’est-ce pas un exemple type de rivalité triangulaire ?

Schreber dit : « La reconnaissance de ma femme était presque plus profonde encore. Elle vénérait en le Professeur Fleschig celui qui lui avait rendu son mari et c’est pourquoi, pendant des années, elle eut sur la table, le portrait de ce dernier. »

La soumission maintient l'être sous l'autorité et l'aile protectrice du père mais interdit évidemment l'accès au statut de personne adulte, ainsi qu'aux assignations professionnelles qui lui sont attachées. On notera surtout que si la position masculine le contraint, lui, en tant qu'homme, à un rapport imitatif avec le père (métaphore paternelle), La transformation en femme, autrement dit, l'option féminine, implique par nature, et culturellement, la prévalence d'un rapport de contiguïté avec l'homme. Cette solution trouve des échos dans les revendications de redéterminations sexuelles, fréquentes de nos jours. Elle situe l'antagonisme contigu/similaire, au coeur de la problématique schreberienne. L’idée de changement de sexe contient aussi une inversion dans le désir, un désir à l'envers. La notion d'être "inverti" choque le patient, mais Schreber a trouvé là le seul moyen de continuer de vivre et, dit-il clairement et fort justement, il n'a de choix qu'entre cette transformation en femme et l'anéantissement. Mais cette transformation ne peut être qu'un fantasme halluciné. On assiste alors à une régression psychique fortement ressentie et minutieusement décrite : retour au domicile maternel, perte de toute efficacité intellectuelle, dérobement de toute signification accessible à l'esprit.

6. La fin de Schreber

Schreber ne cessa jamais de délirer, d’entendre des voix, pas plus qu’il ne cessa d’être effroyablement seul. Il réussit partiellement à « s’échapper », à « construire » par son système délirant et par ses écrits. Selon Micheline Enriquez (pp. 62-63), « son trajet et son projet ne sont pas autre chose qu’une quête et une conquête désespérées de représentations de lui-même et d’identifications lui permettant de se réinscrire dans le champ d’un possible aux lieux mêmes de ce qui lui avait fait, comme à tout psychotique, le plus cruellement défaut, à savoir :

Un corps propre et un corps de plaisir.

Une identité reconnue.

Une théorie sur l’origine de la création substituant un désir de vie à un désir de mort et de meurtre. Des pensées qui combattent le tout-puissant impératif de tendre à la néantisation. » Il a « échoué » partiellement : il suffit de suivre son évolution. Il sort de l’asile le 14 juillet 1902, estimé guéri après maintes expertises : sa capacité civile et la libre disposition de ses biens lui sont rendues. En 1903, il publie ses Mémoires et lance un appel aux plus hautes compétences afin qu’elles vérifient l’état de sa féminisation. Il retourne vivre près de sa femme et d’une fillette de 13 ans que le couple a adoptée. En mai 1907, sa mère meurt à 92 ans ; sa femme a une attaque d’apoplexie et devient aphasique le 14 novembre 1907. Treize jours plus tard, Schreber redécompense et est à nouveau interné à l’asile psychiatrique de Leipzig et y mourra en 1911, année où Freud en fera un « grand nom de la psychanalyse ».

Annexe 1

Les éléments qui constituent son délire

Le récitant : Schreber lui-même, racontant sa maladie, ses visions, ses métamorphoses, ses combats.

Le Professeur Fleschig et Von W (l’infirmier en chef). : ce sont en fait des figures « d’âmes » aimées puis haïes, comme le fut le père Schreber, et maintenant persécutrices. Ce sont pour Schreber des « âmes » et non des personnages réels.

Les gardiens de l’asile : à qui Schreber se sent soumis en vue d’abus sexuel sur sa personne.

Les oiseaux parleurs : des petites filles dont Schreber se moque et qui se moquent de lui.

Les « hommes bâclés à la six-quatre-deux » : figures irréelles à mi-chemin entre la personnification humaine et l’ébauche d’être vivants.

Les « voix » des âmes défuntes : elle semblent obéir à une figuration autre que sonore, ce qu’on appelle habituellement des « ombres ».

Les rayons – les nerfs : absolument matérialisables pour Schreber ; il faudrait y ajouter les spermatozoïdes, rayons du soleil>, nerfs divins, miracles divins qui se raccordent, se branchent, formant et déformant un vaste tissu, un réseau à multiples dimensions.

Les rayons de Dieu : vu son émasculation imminente, ces rayons l’appellait ironiquement « Miss Schreber ». « Et ça prétend être président du tribunal et ça se laisse foutre. » « N’avez-vous pas honte devant Madame votre épouse ? » P. 270

La fécondation par les rayons divins : en vue de la procréation d’homme nouveaux. P.272

Les vestibules du ciel : quand un homme vient à mourir, ses parties spirituelles (les nerfs) sont soumises à un processus de purification en vue en vue d’être finalement intégrées à Dieu en tant que « vestibules du ciel ». Ainsi il arrive que toutes choses se meuvent en un cercle éternel, lequel se trouve à la base de l’ordre de l’univers. P. 274

La langue fondamentale : au cours de leur purification, les âmes apprennent le langage parlé par Dieu lui-même, ce qu’on appelle la « langue fondamentale » P. 274

Les « petits hommes » : les âmes réduites à un seul nerf, prennent cette forme lors d’une brève existence, dont la fin correspond à leur dissolution dans la tête de Schreber, qui avait par ailleurs appris leur existence sur un astre éloigné, où ils le considérait comme dieu.

Dieu : Dieu à quelquefois une individualité unique, mais le plus souvent elle se répartit en empires antérieurs, en empires postérieurs et surtout en Dieu inférieur, Ariman et en Dieu supérieur, Ormuzd. Clivage de Dieu = clivage du Père. Ces dieux, à travers la lecture du Manfred de Byron, sont les dieux anciens de la Perse, du Zoroastrisme (Zarathoustra). Cf. p 300

Annexe 2

A propos de La Structure Psychotique : petit rappel scientifique

Le Ca pulsionnel domine un Surmoi faible. En polarité inverse à la névrose, c’est le principe du « tout est permis. » Le père n’existe pas du tout dans la psychose. La psychose repose sur un défaut et une faiblesse du refoulement. La structure psychotique correspond au premier sous-stade anal. Il y a faille dans la relation et l’acceptation de la réalité (Moi) et dans les exigences morales (Surmoi). L’angoisse profonde est fondée sur le morcellement et la destruction. La mère du psychotique est hyper-protectrice et étouffante. Elle prévient ses moindres désirs qu’elle rend ainsi inexistants. La psychose, dans laquelle le rôle négatif de la mère est très important est définie comme modèle caractérisant la non-séparation du sujet et de l’objet sous le signe de la fusion et de la non-personnation. L’organisation du Moi n’a pas atteint le stade objectal et ses strates. Ce qui permet dans les différentes étapes (orales anale, phallique), d’accéder aux aspects essentiels de la structuration objectale : surtout oedipienne.

Nous distinguons :

1. La structure schizophrénique

C’est la position la plus régressive. Le moi est bloqué au début de l’évolution ainsi fixé à un stade prégénital à dominance orale. La mère étant le véritable moi de l’enfant. Le père est sous-investi. L’angoisse de morcellement est liée au fait de ne pas avoir de Moi autonome ainsi qu’unifié. Le mécanisme de défense est le déni de la réalité. Le langage est au service de la pulsion agressive. Les fantasmes et les délires sont la seule façon de réinvestir les objets. Dans l’autisme schizophrénique, il y a (dans les formes extrêmes) refus de tous contacts et en particulier un refus alimentaire. Le monde est désinvesti et il y a un retour à l’état narcissique primaire avec notamment la fuite dans le sommeil. Ils se tiennent dans une position fœtale, ainsi replié sur eux-mêmes. Cela définit bien le niveau ainsi que l’intensité de la régression. La catatonie (raideur musculaire complète) avec sa raideur et sa rigidité des membres et du tronc. Le blocage de tout mouvement anticipe ainsi la possibilité physique d’aller vers un objet. Le sujet est ainsi dispensé de toute quête objectale.

2.La structure mélancolique

Le père de Schreber ayant eu des accès mélancoliques.

(Cf. ci-dessus au chapitre 2, Anamnèse de Schreber : qui est le Président Schreber ?)

Le mélancolique est confronté à une perte d’objet ou à une peur de perte d’objet. L’organisation est dépressive et il introjecte les affects négatifs en se dévalorisant et en se dépréciant. Sur le mode de l’identification, il introjecte le mauvais objet, décidé ainsi à le conserver malgré tout. Il est en proie à la culpabilité et à la tristesse. A l’inverse du paranoïaque (qui accuse l’autre) il s’accuse lui-même et l’hostilité à l’égard de l’objet perdu se retourne contre le sujet. Il incorpore l’objet perdu mais il est clivé : a) une bonne partie resterait contenue dans les éléments surmoïques ; b) une mauvaise partie frustrante et haïe se verrait intégrée au Moi. L’image de la mère est ambivalente mais sans cohésion possible entre les deux pôles. Les mécanismes de défense sont le déni de la réalité et la projection.

3.La structure paranoïaque

C’est la moins régressive. Le moi est fixé à un stade prégénital à prépondérance anale. Cette personnalité est dans la surestimation de soi-même et dans le mépris des autres. Son Moi fragile, par contrepartie narcissique compense dans sa toute-puissance affirmée. L’objet n’est pas considéré pour lui-même, il n’est jamais qu’un instrument. « L’homosexualité très présente, est un choix intermédiaire (comme Freud le dit) et pour ainsi dire un terme de passage entre narcissisme ou amour de soi-même et choix objectal. » Dans la relation à la mère, le paranoïaque évite à tout prix la rencontre affective. Elle est jugée beaucoup trop dangereuse car encore très importante. Il explique ses échecs par des raisonnements logiques dont les bases sont fausses. Son langage est grandiloquent, réprobateur et hautain. Il se sent persécuté, est suspicieux et agressif. C’est une structure délirante. Les mécanismes de défense sont le déni de la réalité, la projection. La réalité devient gênante lorsque l’objet montre une indépendance par rapport au sujet.

Patrick FRASELLE

psychanalyste-psychothérapeute

 

Copyright - Patrick FRASELLE

Le 15 septembre 2014 for - texts, links and pictures - checked and locked.

  •  

Bibliographie :

CINQ PSYCHANALYSES, S. Freud, Presses Universitaires de France, 1954.

RECHERCHES SCIENTIFIQUES multiples sur internet.

COUCHARD F., SIPOS J., WOLF M., Phobie et paranoïa –étude de la projection-, éd. Dunod, 2001.

GRAND DICTIONNAIRE LAROUSSE DE PSYCHOLOGIE, 1992.

ENRIQUEZ M., La souffrance et la haine –Paranoïa, masochisme et apathie, éd. Dunod, 2001.

GIMENEZ G., PEDINIELLI J.-L., Les psychoses de l’adulte, éd. Nathan Université, 2002.

KESTEMONT Paul., notes du cours de psychopathologie, ISAB, 2005.

MARSON P., 25 livres clés de la psychanalyse, éd. Marabout, 1994.

MURILLO, notes du cours de psychologie clinique (TP), UMH, 1996.

In Deefense of Schreber : Soul Murder and Psychiatry ,Lothane Zvi, Hillsdale, N/J London: The Analytic Press

Schreber revisité, Colloque Cerisy, Université Catholique de Louvain, Presse universitaire de Louvain, 1998.

Schreber père et fils, Israëls Han.

Schreber et la paranoïa. Le meurtre de l’âme, Devreese Daniel, Paris : L’Harmattan, 1996.

  •  

Lexique

Anamnèse : « Rétablissement de la mémoire ». Evocation volontaire du passé. Renseignements fournis par le sujet interrogés sur l’histoire de sa maladie.

Cénesthésie : du grec, koinos, commun. Impression générale d’aise ou de malaise résultant d’un ensemble de sensations internes non spécifique. P. 266

Forclore : « Exclure. Priver du bénéfice d’un droit non exercé dans les délais fixé. Forclusion du père, le père perd ses droits s’il ne les a pas faits valoir dans le délai prescrit.

Hyperesthésie : sensibilité exagérée, pathologique. Hyperesthésie du toucher, morale.

Paresthésie : du grec, aisthêsis, sensibilité. Trouble de la sensibilité se traduisant par la perception de sensations anormales, fourmillement, picotements, brûlures.

Rédempteur : Du latin « redimere » racheter. Rachat du genre humain, salut. Au sens moral et religieux.

Théodicées : du grec, « théos », dieu et « dikê », justice. Justification de la bonté de Dieu par la réfutation des arguments tirés de l’existence du mal. L’une des quatre partie (avec la psychologie, la morale et la logique) de la philosophie telle qu’on l’enseignait alors dans les lycées et les collèges.

Repost 1
Commenter cet article

Jeanne 17/05/2016 21:53

Super commentaire ! J'ai vachement mieux compris qu'en cours (L1 de Psychologie), par contre des fois vous écrivez Fleschig, n'est-ce pas Flechsig?
Egalement, j'aurai voulu savoir si vous n'auriez pas une idée quant au fait qu'il y ait encore une décompensation après la mort de sa mère et l'aphasie de sa femme. J'émets l'hypothèse que c'est parce qu'il s'est identifié à sa mère, à la femme (Oedipe inversé) et donc quand elle meurt ça peut troubler son identité, mais je reste perplexe sur mon hypothèse, qu'en pensez-vous?

Patrick FRASELLE 18/05/2016 09:18

Je publie d'abord votre commentaire - ensuite je prends le temps de vous répondre. Bien à vous. Patrick FRASELLE